À l’occasion de la publication en France de l’autobiographie d’Antonio Zagari, figure majeure de la ‘Ndrangheta devenu collaborateur de justice, son éditrice française lève le voile sur la mafia calabraise : la plus puissante d’Italie, la plus discrète en France et pourtant déjà bien implantée sur notre territoire.
Comment avez-vous découvert l’autobiographie d’Antonio Zagari ? Qu’est-ce qui vous a décidé à la publier en français ?
En Italie, c’est un livre dont j’avais déjà entendu parler il y a bon nombre d’années, puisque la première parution a eu lieu en 1992. Antonio Zagari est un très grand collaborateur de justice je sais qu’il a énormément fait avancer la justice italienne par ses déclarations. Quand j’ai vu que le film sortait, je me suis dit : il faut absolument que je trouve ce livre. Et d’une manière assez incroyable, une agence littéraire m’a contactée au mois d’octobre, parce qu’un article était paru dans Livres Hebdo qui disait que Basset Éditions était spécialisée dans la mafia et la criminalité organisée. L’agence m’a contactée et m’a dit : « J’ai Ammazzare stanca est-ce que ça vous intéresserait d’acheter les droits ? » J’ai dit oui tout de suite.
Le film est-il calqué sur le livre ?
Ammazzare stanca, c’est le titre original du livre. Il y a un film qui est sorti de cette autobiographie, cet été, en août dernier, et qui a été sélectionné à la Mostra de Venise.
Zagari est mort en 2004, dans un accident de voiture, sous une fausse identité. Comment fait-on exister un livre dont l’auteur a disparu depuis vingt ans ?
Le livre parle notamment de l’enlèvement de Cristina Mazzotti, qui a eu lieu en 1975 ; la famille de Zagari faisait partie de ceux impliqués dans l’enlèvement de cette jeune fille. Or, en février 2026, soit près de cinquante ans plus tard, grâce à la technologie de l’ADN, on a enfin retrouvé le véritable commanditaire. Il y a eu un énorme procès à Milan en février 2026, et il a été condamné à perpétuité. C’est un très grand chef mafieux qui vivait à San Luca, l’un des premiers à avoir créé les plus grands trafics de cocaïne à travers l’Europe, l’un des premiers à avoir conclu des accords avec les cartels mexicains.
Même si ces livres peuvent paraître anciens, de prime abord, les affaires continuent de courir aujourd’hui. Les déclarations des repentis à l’époque, notamment celles de Zagari, comportaient des éléments que la justice ne pouvait pas corroborer, parce qu’il ne suffit pas d’affirmer : il faut toujours corroborer les dires des témoins. Maintenant, grâce à la science, on peut le faire.
Zagari ne ressemble pas au repenti classique : il dit lui-même ne pas éprouver de remords pour les gens qu’il a tués. Comment avez-vous appréhendé cette froideur morale dans votre travail éditorial ?
Complètement. Quand il parle de ses meurtres, il a un vrai recul : pour lui, c’est une action comme une autre. Mais je pense qu’il ne faut pas se méprendre sur sa valeur morale. Ce qu’il dit tout au long du livre, c’est que de toute façon, il a tué des criminels, comme lui, il est criminel, mais il n’a pas tué ce qu’il appelle des « gens de la société civile ». Pour lui, il n’y a donc pas lieu d’avoir de remords d’avoir tué des criminels. On comprend son cheminement de pensée.
Il a aussi un vrai recul par rapport à son affiliation, dès l’âge de quatorze ans. Il s’aperçoit ensuite que ce qu’on lui demande est de plus en plus lourd : son propre père est prêt à le condamner à mort parce qu’il n’a pas divorcé de sa femme selon les règles du clan. Il voit ces oncles prêts à le condamner, ces soi-disant amis qui l’entraînent toujours plus loin dans des choses horribles. C’est une vie épouvantable qu’on lui fait mener. Il n’a pas de remords, mais on comprend pourquoi.
Il existe déjà des livres sur la ‘Ndrangheta, des enquêtes journalistiques, des analyses criminologiques. Qu’est-ce qu’un témoignage de l’intérieur, écrit depuis une cellule, apporte qu’un journaliste ne peut pas apporter ?
Ce n’est pas un tiers qui raconte une histoire, c’est quelqu’un qui vit la situation de l’intérieur. Il est ‘ndranghetiste, sa famille est ‘ndranghetiste ; il est complètement imprégné. Je crois qu’il n’y a pas de meilleur témoignage que celui de quelqu’un qui vit la situation. Même si un journaliste fait une enquête très poussée, très fouillée, il n’est pas dans le ressenti de la personne. Là, c’est lui qui raconte sa vie, sa vie de tueur.
Il y a un passage dont je me souviens : il vient de massacrer un mafieux du coin à coups de pierre ou de pelle, et pour se calmer, il boit deux camomilles. Il ne peut pas retranscrire ça autrement, ça sonne vrai. Il vient de tuer quelqu’un, et il boit deux camomilles pour se calmer. C’est de l’humour noir, il y a quelque chose de très dérangeant là-dedans.
La ‘Ndrangheta est souvent décrite comme la mafia italienne la plus puissante au monde aujourd’hui, et pourtant elle reste la moins connue du grand public français. Pourquoi cette discrétion ?
Je pense que ça vient du système français. En France, on commence un peu à parler de la ‘Ndrangheta, même s’il y a eu quelques enquêtes au fil des décennies, mais il n’y a pas d’ouvrage très poussé sur le sujet. Contrairement à Cosa Nostra, sur laquelle de nombreux auteurs se sont saisis du sujet. Et vous savez pourquoi ? Parce que, que ce soit du côté policier ou du côté de la justice française, les forces de l’ordre ne sont absolument pas formés à détecter les membres de la ‘Ndrangheta. La justice, elle, n’a pas cette vision non plus, puisqu’elle dépend des enquêtes que lui confie la police. La France ne fait que juger des faits isolés, sans comprendre que c’est tout un système.
Et puis, nous n’avons pas le système législatif adéquat pour lutter contre la mafia. En France, on a le crime en bande organisée, mais la mafia, ce n’est pas ça, c’est bien plus perfide. En Italie, on peut instruire des dossiers avec trois cents, quatre cents personnes, parce que les Italiens ont compris que derrière un individu qui a commis un vol de voiture, le frère a peut-être commis un assassinat, la mère a fourni les horaires pour que la victime puisse être tuée, la sœur a transmis des informations, etc. Ils arrêtent tout le monde. En France, on s’arrête à une action, une condamnation ; on n’arrête pas la mafia comme ça.
Est-ce que la ‘Ndrangheta est présente sur notre territoire, et sous quelles formes ?
La ‘Ndrangheta est ultra présente sur notre territoire. Pas seulement présente, elle est imprégnée dans notre territoire. Elle a infiltré toute l’économie légale : hôtels, restaurants, cafés, commerces ; pour blanchir l’argent . Elle fait du trafic de stupéfiants sur notre territoire. Des tonnes de cocaïne sont arrivées par le port de Marseille, et c’est elle qui a organisé ça. On arrive à démanteler un container, mais derrière, il y en a quinze qu’on n’a pas vus. C’est elle qui organise le trafic de stups en France. Elle blanchit. Elle a infiltré les milieux politiques, il ne faut pas se leurrer. Elle a infiltré les loges maçonniques pour avoir des réseaux d’influence.
Et il ne faut pas croire qu’on a affaire à une bande de racailles, pour reprendre les mots de certains. On est devant des gens qui se sont élevés socialement, dont les familles ont accumulé énormément d’argent depuis les années 1970, et où tout le monde dans le clan profite de cet argent. Ce sont des gens qui se présentent en costume à 15 000 euros, qui sont dans de grandes sociétés, qui sont PDG, décisionnaires. Si on ne comprend pas comment les détecter, le phénomène perdurera. Nous sommes infiltrés de tous les côtés.
Une des choses les plus frappantes du livre, c’est à quel point la ‘Ndrangheta repose sur des liens du sang, sur la famille biologique. En quoi cela rend-il les choses plus difficiles à infiltrer ou à démanteler, comparé à la Camorra ou à Cosa Nostra ?
D’autres mafias fonctionnent par relations, des liens d’affaires, des alliances ponctuelles. Mais quand on est dans une mafia familiale comme la ‘Ndrangheta, on ne va pas dénoncer son fils, son neveu, la femme de son plus jeune enfant. On est tenu par ça. Alors qu’aller dénoncer un simple collaborateur avec qui on fait des affaires louches, ça pose beaucoup moins de problèmes moralement.
Et il ne faut pas oublier qu’on est dans la culture italienne. Ce sont des familles italiennes nées et élevées dans une culture où la famille est centrale. Nous, en France, on a mis la famille en second plan. Le travail, les amis passent parfois avant. Eux, non.
Zagari explique qu’avant son affiliation officielle, il a dû apprendre par cœur les Regole e prescrizioni sociali comme un catéchisme. La ‘Ndrangheta se présente elle-même avec une mythologie fondatrice. Cette dimension quasi-religieuse vous a-t-elle surprise ?
Oui et non, c’est tout le paradoxe de la ‘Ndrangheta. Il y a deux affaires assez cocasses : des prêtres, des prêtres bien particuliers, qui prêchaient la bonne parole, avaient leur paroisse, mais c’étaient par ailleurs de véritables criminels, réputés pour ça. Ils blanchissaient, intimidaient, pratiquaient l’extorsion. Et c’étaient des prêtres.
Ils sont élevés dans la foi chrétienne, mais après avoir tué quelqu’un, ils vont à l’église et se signent. C’est tout le paradoxe. Ce n’est pas le catholicisme qu’on connaît. C’est complètement dévoyé. Ils vont massacrer des gens, puis aller à la messe sans que ça leur pose le moindre problème.
Le livre parle des résidences surveillées en Lombardie dans les années 1960-1970. Comment cette mesure, censée isoler les membres de la ‘Ndrangheta, a-t-elle en réalité permis à l’organisation de s’implanter dans le Nord ?
C’est l’un des paradoxes de l’histoire de la mafia. À la base, c’était une bonne idée : extraire les criminels de leur milieu en Calabre, les mettre en résidence surveillée ailleurs, dans le Nord. Mais, là où on les envoie, ils retrouvent des cousins, des membres de la famille élargie, des familles alliées. Et ils recréent le même système. Pire : on les projette dans des régions riches, et ils se disent : « Formidable, on est obligés de rester ici — mais il y a plein d’argent. » Ils savent toujours s’adapter à leur contexte. C’est là où l’on voit l’importance du système plutôt que du crime individuel.
Vous êtes en train de construire un catalogue autour du crime organisé italien au sein de Basset Éditions. Avec quelle intention ?
J’avais envie de créer cette maison d’édition parce que le sujet était peu ou mal traité. Ce que je voulais, c’était proposer ce que font les Italiens : eux ont été tellement confrontés à ce problème, qu’ils ont un regard concret. Ils ne sont pas dans le superficiel, pas dans le sensationnel. Il n’y a pas d’héroïsation de la mafia. En France, on en parle peu, et souvent mal. Il y a très peu de spécialistes. Je pense qu’il est temps que le public comprenne vraiment ce que c’est. On n’est pas dans une série Netflix. Cette maison d’édition a cette importance pour moi : de transmettre une autre façon d’envisager la mafia par des gens qui y ont été confronté, d’une manière très rude.

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